Masturbation chez les adolescents : Dr Yousri El Kessi brise le tabou !

Bannie par la religion, mal jugée par l’Autre, la masturbation est un sujet paradoxalement à la fois controversé et interdit. Rarement évoqué par les spécialistes, on ne connaît de la masturbation que les bribes des bavardages secrets…

Du risque de basculer dans la perversion pour arriver aux méfaits de l’addiction et en passant par toute une pléiade de problèmes psychiques, physiques et sexuels, la masturbation serait accusée de « malencontreuses conséquences » et taxée de « plusieurs maux »… Chez les adolescents, la masturbation est pourtant un acte assez fréquent qui s’inscrirait dans le registre de la découverte de l’autoérotisme et de la sexualité.

En dehors du contexte religieux et moral, Sante-tn lève le voile sur la masturbation chez l’adolescent, grâce à l’éminente intervention scientifique de Dr Yousri El Kissi, psychiatre et sexologue, maître de conférence agrégé à la faculté de médecine de Sousse, qui a eu l’amabilité de décortiquer le sujet.

 

Sante-tn : La masturbation semble quasiment être un passage obligé pour tous les adolescents, ou du moins la majorité d’entre eux. S’agit-il d’un processus normal ou plutôt d’un acte de déviation ou de perversion sexuelle ?

Yousri El Kissi : «La masturbation constitue une étape du développement sexuel et affectif de l’individu. Elle correspond à une curiosité, un intérêt porté à son propre corps avant que le désir ne se porte sur autrui. Le fait de découvrir sa propre sensualité et sensorialité est nécessaire pour l’érotisation symbolique du corps car ce dernier s’éveille progressivement sous l’emprise des bouleversements hormonaux. Mais la masturbation ne constitue pas pour autant un passage obligé ! Certains adolescents, bien qu’ils en ressentent l’envie, s’en interdisent la pratique et passent donc directement à une sexualité avec partenaire ».

 

Peut-on définir le degré de l’importance de la  masturbation pour un adolescent, indépendamment du fait qu’il soit garçon ou fille ?

La masturbation fait partie d’un concept global qui est l’autoérotisme. Ce n’est pas l’acte masturbatoire en lui-même qui est important, mais le fait de se regarder dans un miroir, d’explorer les différentes parties de son corps, de les contempler, de se toucher et éventuellement de se caresser. Tous ces comportements autoérotiques permettent à l’adolescent, dans un premier temps, de connaître son corps, de l’explorer et d’être à l’aise avec lui. Et, dans un deuxième temps, de comprendre comment ce corps érotisé fonctionne, comment il peut en tirer du plaisir et à quel type de stimulations il réagit. Le processus autoérotique est donc d’abord exploratoire puis sensoriel et excitatoire. La masturbation n’en constitue, en fait, que l’aboutissement et l’aspect le plus apparent de l’autoérotisme.

 

Existe-t-il une fréquence au-delà de laquelle on peut parler de masturbation « problématique »  chez l’adolescent?

Non, il n’y a pas de fréquence au-delà de laquelle on peut parler de masturbation problématique. D’ailleurs, toute question de fréquence en matière de sexualité en général, est désuète à cause des grandes variations individuelles. Ce qui permet de faire la part entre « normal » et « pathologique » est plutôt la question de la souffrance et du retentissement. Ainsi, face à un adolescent, la question à poser en terme de comportement autoérotique -si question il faut poser-  n’est pas à quelle fréquence il se masturbe, mais plutôt si cette fréquence constitue pour lui une source d’insatisfaction et de souffrance ou encore si elle cela retentit négativement sur ses autres activités et sur son fonctionnement global. C’est seulement quand la réponse à l’une de ces questions s’avère positive, ce qui est plutôt rare, que la masturbation devient problématique.

 

Un adolescent s’épanouit-il en se masturbant ?

Il est difficile de répondre à cette question sans définir au préalable ce qu’on veut dire par « épanouir »… Cependant, il semble évident que la pratique masturbatoire correspond plutôt à la résolution d’une tension sexuelle qui aboutit à une sensation de plaisir instantané. Elle n’est, de ce fait, pas épanouissante comme pourrait l’être la sexualité avec partenaire grâce à la dimension relationnelle et affective qu’elle contient.

 

Si les parents doutent que leur enfant se masturbe ou s’ils le surprennent en plein acte masturbatoire, comment doivent-ils réagir?

En général, la sexualité des enfants s’exerce de manière à ce qu’elle soit soustraite aux regards des parents. L’activité masturbatoire, qui fait partie de la sexualité, se fait donc loin de la surveillance parentale. Ainsi, en dehors d’un hasard malencontreux, les parents n’auront pas à surprendre leur enfant « en plein acte ». Il faut signaler, à ce propos, l’importance du respect de l’intimité physique et morale des enfants, à tout âge et  particulièrement durant l’adolescence ! Ce sont souvent des parents qu’on peut qualifier d’« intrusifs » qui vont surprendre leurs enfants au cours d’une activité masturbatoire. Ils rentrent dans leur chambre sans en demander la permission, viennent les voir pendant leur bain…et épient tous leurs gestes et faits tout au long de la journée, dans une sorte de proximité qui se veut bienveillante, mais qui cache une anxiété importante ou, pire, une curiosité pathologique ! En dehors de ces situations particulières, les parents, tout en se doutant que leurs enfants se masturbent, puisque c’est la règle, ne doivent pas s’y immiscer. Ils devraient plutôt rester à l’écart et respecter l’intimité de leurs enfants.

 

La masturbation est-ce à encourager, à bannir où à banaliser?

La masturbation en tant qu’une étape du développement sexuel et affectif de l’individu et également en tant que l’une des facettes du comportement sexuel, n’est ni à encourager ni à bannir. Ces stratégies (encourager ou bannir) sont d’ailleurs tout aussi inutiles qu’inefficaces ! 

Elle n’est pas non plus à banaliser, au sens de minimiser, car elle résulte d’un ensemble de facteurs affectifs et instinctifs importants. La masturbation revêtit de ce fait une valeur symbolique particulière pour chaque individu qui ne doit pas être minimisée. Dans le même registre, l’attitude qui semble la plus adaptée est de valider la masturbation, c’est-à-dire confirmer son importance en tant que comportement autoérotique sans en dramatiser la pratique ni y inciter ».

Peut-on en conclure que la masturbation s’avère un acte anodin, naturel et sans conséquences sur la vie sexuelle proprement dite du sujet? Certaines écoles disent que la masturbation fréquente épuise la quantité du sperme, qu’elle peut donner lieu ultérieurement à des problèmes de prostate ou même de cécité ! L’on dit même qu’un adolescent qui s’habitue à la masturbation, peut avoir des problèmes sexuels une fois adulte… La masturbation aurait-elle des conséquences dans la vie d’un adulte ? Dr Kessi donnera la réponse dans un prochain article… à suivre

 

Interview conduite par Bibi C.