De l’hystérie à la sexualité…

sante-tn-mag-9-sexualite-hysterieSexualité dites-vous !?  Oui, effectivement, la sexualité, cette pulsion fondamentale, représente un élément essentiel de la psyché et plus particulièrement de l’hystérie. Ainsi selon Freud pour comprendre l’hystérie il faut chercher dans la sexualité de l’individu ; et c’est ce sujet la que nous allons essayer de décrypter avec le Dr Yosri El Kissi, professeur agrégé au service de psychiatrie à l’hôpital Farhat Hached, qui a bien voulu nous éclairer sur les facteurs et causes de ces troubles.

 

Pourquoi hystérie et sexualité sont elles si étroitement liées ?

« Le lien entre hystérie et sexualité a été professéil y a plus d’un siècle par plusieurs psychanalystes surtout Freud qui, en se basant sur des cas de troubles de comportement de ses patients, a fondé sa théorie de l’appareil psychique humain et du fonctionnement psychologique normal et pathologique. A partir de là, il a développé ses thèses sur la sexualité infantile, le « sexuel » qui est un élément central dans l’explication des différents troubles mentaux et son intrication avec le psychologique notamment pendant l’enfance à travers les stades de développement psychoaffectif de l’enfant.

 

Indépendamment de cet aspect historique, l’hystérie constitue l’exemple typique où il y a intrication, au niveau du développement des symptômes, entre le sexuel et le psychologique. Le lien entre la sexualité et l’hystérie est le lien entre ce qui est désiré et ce qui est interdit et le fait que ces deux tendancescontradictoires portent sur le même objet. Ce qui est désiré est également interdit. Certainement, ça dépasse le sexuel dans son concept le plus large mais au départ, c’est une attitude  qui est extrêmement « sexuée », c’est ce qui explique d’ailleurs un grand nombre de symptômes hystériques y compris le comportement sexuel de l’hystérique ».

 

Peut-on parler d’une perturbation de l’identité sexuelle chez l’hystérique ?   

« Bien entendu, il y a une perturbation, mais on parlera d’une perturbation de l’identification sexuelle plutôt que de l’identité sexuelle. Il est important de savoir que pendant les différents stades de construction de l’identité, c’est tout d’abord l’identité tout court qui est mise en place c’est-à-dire « qui suis-je ? », vient ensuite l’élaboration de l’identité sexuelle : « suis-je homme ou femme ?» et ça c’est une problématique plus avancée au niveau des stades de développement.

 

Il y a donc un problème au niveau de l’identification plutôtque de l’identité qui fait que la femme ne sait pas comment être femme et de même pour l’homme.  Car pour se construire, l’enfant a besoin de s’identifier et c’est généralement aux parents qu’il s’identifie : homme-homme et femme-femme.

 

Cette identification se fait majoritairement au parent du même sexe maisil y a aussi un autre volet de l’identification qui se fait avec le parent du sexe opposé, objet de désir si important qu’on arrive à s’y identifier.  Il y a par conséquent à la fois une part du père et de la mère chez  l’hystérique, une part de féminité et une part de masculinité. Ceci se manifeste de manière pesante sur la personne à tel  point que sa féminité ou sa masculinité est remise en question, avec des difficultés à vivre pleinement l’une ou l’autre.

 

Il faut savoir que tout le monde passe par cette étape cruciale de « désir interdit » pendant le dével
oppement de l’enfant, mais quand on est normalement constitué, il y a souvent un dépassement de ce complexe, c’est-à-dire qu’il y a un déplacement du désir porté sur le parent de sexe opposé vers toutes les personnes de sexe opposé, alors que l’hystérique, a du mal à dépasser cet attachement à son objet d’amour sur lequel il reste figé et une difficulté à gérer ce couple antagoniste désir/interdit ».

 

Comment se manifeste  cette perturbation de l’identification sur le plan social ?

« La conséquence de ces troubles s’explique par le fait qu’on est face à un objet d’amour qui est interdit. Chez la femme, il s’ensuit  que  si celle-ci  laisse manifester son  désir, elle a tendance à en montrer un peu trop et à tomber dans ce qu’on appelle « érotisation des rapports sociaux »  (attitude un peu dramatisée, théâtrale, séductrice, provocatrice) qui contraste, au fond avec une fuite et un évitement de la sexualité.

 

Chez l’homme, c’est un peu différent, on est moins dans le théâtralisme, dans les conduites de l’évitement de la sexualité. On est plutôt dans ce qui est appelé  le « donjuanisme » (en référence à Don Juan) c’est à dire des conquêtes multiples cherchant à prouver une confirmation de la masculinité, avec la possibilité de basculer parfois vers des comportements homosexuels où c’est la partie féminine qui prend le dessus.

 

Quels en sont les symptômes sexuels les plus fréquemment retrouvés ?

« Les symptômes sexuels les plus fréquents chez la femme hystérique sont le vaginisme, qui est une phobie de la pénétration avec une contraction reflexe involontaire des muscles du périnée. Il y a aussi beaucoup de patientes qui se plaignent de problèmes d’anorgasmie ou de baisse du désir sexuel.

 

Soit il y a un blocage par rapport au fait de vivre une sexualité adulte et épanouie,  soit par rapport à une vie sexuelle dont elle n’en tirera aucun profit car elle n’arrive pas à jouir de sa sexualité étant donné que la jouissance est attachée à quelque chose de l’ordre de l’interdit dont elle n’arrive pas à se démarquer.

Chez l’homme hystérique, on peut trouver une baisse du désir ou une absence totale du désir avec des troubles de l’érection ».

 

Cette sexualité « à problèmes » peut-elle se compliquer ?  

« C’est compliqué déjà à la base, parce que le vaginisme et les troubles de l’érection qui empêchent la consommation du mariage pourraient aboutir au divorce avec toutes les retombées sociales négatives. Par contre, les questions d’anorgasmie sont  rarement causes de séparation. Contrairement à certains préjugés, les relations extraconjugales se font rares chez les hystériques. En effet, même si ces dernières érotisent les rapports avec d’autres hommes de leurentourage tels que des collègues de travail, ceci ne va pas jusqu’aux relations  sexuelles».

 

Quelle influence exercent les crises de conversion hystérique sur la sexualité des malades ?

« Certainement, la conversion se répercute sur la sexualité des hystériques et l’on tend à rencontrer des patients dont la sexualité s’appauvrit de plus en plus. En effet, la femme ne peut fonctionner que par l’évitement. «  Je désire et je sais que c’est interdit ». Donc, soit elle séduit et elle ne passe pas à l’acte, soit elle est vaginique, soit elle passe à l’acte et ne jouit pas et donc ne se trouve pas épanouie dans sa sexualité. Au fait, l’appareil psychique s’arrange toujours pour trouver une issue pour que le couple antagoniste désir-interdit ne se confronte pas entièrement.  La conséquence de l’évitement, que ce soit à travers les symptômes sexuels ou à travers les symptômes de la conversion, aboutit dans la plupart des cas à l’appauvrissement de la sexualité qui peut être compensé par  l’investissement dans d’autres domaines (social, associatif, religieux…) ».

 

En quoi consiste la prise en charge ?

« Il faut dire que la prise en charge est souvent difficile. On essaye d’aider les personnes atteintes à être dans « l’ici et maintenant » et à investir ce qu’elles ont face à elles, c’est ce qu’on appelle épreuve de réalité. Quand il s’agit d’un symptôme sexuel, on recommande une sexothérapie sinon on procède par une psychothérapie. C’est un long parcours et il y a beaucoup de variations individuelles, de ce fait on ne peut pas parler de traitement codifié. Il s’agit de travailler sur la correction des symptômes de manière comportementale et cognitive avec parfois recours à des outils psycho-dynamiques.

                                                                                                                              B.H.S

 

 

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Dr Yosri El Kissi

Professeur agrégé

Service de psychiatrie à l’hôpital Farhat Hached

Sousse