La dépression, ce mal invisible et dévastateur

« La dépression, ce n’est pas une fatigue, non plus une faiblesse, encore moins une malédiction ou une punition divine, c’est une maladie en bonne et due forme qui fait suite à des circonstances particulières, notamment la perte de quelque chose ou de quelqu’un (deuil, stress, changement, licenciement…), mais de même une promotion, un nouveau poste de responsabilité ou un mariage peuvent aussi déclencher une dépression ».

Une promotion, déclencheur de dépression ? Oui c’est possible, avait insisté Dr Olfa Moula, assistante hospitalo-universitaire au pavillon Pinel de l’hôpital Razi.

Quelles seraient les personnes sujettes à la dépression ?

« Toute personne peut être victime de dépression mais une personne qui fait un premier épisode dépressif a plus de risque d’en faire un autre comparativement à un individu qui n’en a jamais fait.

Les femmes sont plus à risque que les hommes avec un sex ratio de 1,5 à 2 mais les dépressions masculines sont bien plus graves, comme on dit souvent, les femmes parlent beaucoup et font peu alors que les hommes parlent peu et font beaucoup.

La dépression est une maladie multifactorielle. Il y a d’abord la théorie biologique qui est au cœur du problème et qui est de plus en plus prouvée, ne serait-ce qu’en remarquant l’efficacité des médicaments anti-dépresseurs. Les antécédents familiaux et l’hérédité sont aussi à prendre en considération et il y a aussi les facteurs environnementaux (violences parentales, séparation, abus, la qualité de vie, l’entourage). S’y ajoute une théorie qui s’introduit de plus en plus, c’est le type d’attachement pendant la petite enfance et l’enfance, on parle d’attachement sécure et d’attachement insécure. L’attachement sécure est défini par le sentiment d’être protégé et soutenu par une figure d’attachement représentée dans la majorité des cas par les parents, ce qui aide à un développement social, affectif et émotionnel normal et expose moins à la dépression, alors que dans l’attachement insécure, la personne est angoissée et vit dans un sentiment constant d’insécurité et de non assurance, ce qui influe fortement sur le caractère et le comportement plus tard.

Les maladies organiques sont également des situations qui favorisent la dépression surtout quand le patient dénigre sa maladie ou refuse de se faire traiter, ceci est remarquable avec les maladies chroniques comme les processus tumoraux, le diabète, la polyarthrite rhumatoïde… ».

Pour mieux comprendre la dépression

« Il y a ce qu’on appelle la dépression endogène et la dépression exogène. La dépression exogène est réactionnelle et puise son origine dans un évènement extérieur (deuil, séparation…) alors que parfois, aucune cause n’est identifiée pour la dépression endogène. Les symptômes classiques de la dépression (fatigabilité, tristesse, insomnie…) sont retrouvés dans ces deux groupes avec cependant des particularités pour chacune d’entre elles. La dépression endogène est caractérisée par une douleur morale importante, un sentiment d’amoindrissement et de dévalorisation, l’envie de se détacher et de s’isoler du monde extérieur avec l’apparition progressive d’idées délirantes et d’hallucinations. Dans la dépression  exogène, les symptômes sont d’intensité moins importante et sont plus prononcés le soir avec un délire moins important.

En partant de cette théorie d’endogène et d’exogène, la dépression peut aller de la passagère et classique à la mélancolique et résistante en passant par la dépression hostile marquée par la nervosité, l’agitation, l’agressivité et la violence, et c’est d’ailleurs cette dernière qui fait fureur dans notre société particulièrement ces six dernières années ».

Comment se manifeste la dépression ?

« C’est une personne qui présente, sur une période minimale de deux semaines sans interruption, une humeur dépressive ou une perte d’intérêt et de plaisir aux activités quotidiennes. A ces deux symptômes majeurs, il peut s’y associer une perte de poids importante, une insomnie, une agitation, un ralentissement psychomoteur, une fatigue, un sentiment de dévalorisation ou de culpabilité excessive ou inappropriée, une tristesse profonde, une douleur psychique, des difficultés de réflexion et de concentration, des pensées noires et des idées suicidaires récurrentes.

La dépression est un état qui touche à différentes sphères de la vie de l’individu : émotionnelle, physique, psychologique et intellectuelle avec un impact familial, social et professionnel ».

Pour établir le diagnostic de la dépression

« Le diagnostic est purement clinique (interrogatoire et examen physique) sans recours aux examens complémentaires. Ces derniers visent plutôt à éliminer une pathologie organique associée à la dépression ou qui serait à l’origine de la dépression, la maladie la plus redoutée étant l’hypothyroïdie, mais il y a aussi les processus expansifs et les maladies de système. Certains médicaments peuvent aussi être en cause, tels que les corticoïdes, les antipaludéens de synthèse et  certains anti-hypertenseurs ».

La prise en charge

« La dépression est une maladie handicapante qui demande une prise en charge sérieuse. La prise en charge repose à la fois sur les médicaments et les thérapies avec des résultats qui, bien qu’efficaces, restent toutefois dépendants du patient, ce qui explique les difficultés rencontrées pour le traitement des malades en Tunisie. Il faut savoir que le patient tunisien consulte tard (en moyenne 1 année après le début des symptômes), observe mal son traitement et aux premiers signes d’amélioration, il est perdu de vue, ce qui ne nous facilite pas la tâche.

Pour la majorité de nos patients, la dépression est un diagnostic de découverte fortuite puisque l’humeur dépressive n’est jamais le motif principal de consultation. En effet, la raison de la consultation est toujours détournée vers une cause sociale ou professionnelle comme une mutation, un congé de longue durée…De même, les formes compliquées représentent les principales circonstances d’hospitalisation dans le service. Il s’agit des tentatives de suicide, d’idées noires, de délires associés dans les dépressions mélancoliques (délire de ruine, délire de persécution, déni d’organes…).

Nous sommes également confrontés aux patients qui, dans ces moments difficiles, ont fréquemment recours aux charlatans et aux guérisseurs qui, malheureusement, impactent négativement la relation médecin/malade et par conséquent l’évolution de la maladie qui peut aller jusqu’à influencer l’état de santé des patients.

Certains malades trouvent aussi dans la spiritualité un refuge pour gérer leur désarroi et leur tristesse considérés à tort comme une damnation mais ces moyens spirituels peuvent parfois être un soutien psychologique intéressant et  peuvent aider le patient à adhérer à son traitement, ce qui ne peut que lui être bénéfique ».

L’évolution

« Sous traitement, l’amélioration est perceptible au bout des 20 premiers jours et on peut parler de guérison au bout de deux mois. Généralement, le traitement est efficace dans 70% des cas, autrement et si aucune amélioration n’est notée, il faut changer de classe thérapeutique. En l’absence de traitement, la guérison spontanée est toujours possible mais qui nécessitera beaucoup plus de temps et non sans séquelles, notamment la diminution de la plasticité cérébrale (capacité du cerveau à intégrer les informations reçues du monde extérieur) confirmée par la neuro-imagerie. En l’absence de traitement aussi, on craint le passage à la chronicité avec le risque de suicide ».

Le conseil, destiné surtout aux personnes qui ont déjà souffert de dépression

« Faute de pouvoir prévenir ce mal, un équilibre de vie est nécessaire pour limiter les dégâts une fois la dépression est là. Cet équilibre passe inévitablement par une bonne hygiène de vie (alimentation saine, rythme de sommeil et d’éveil régulier, activité physique régulière, éviction des conduites addictives), un entourage de bonne qualité et des bonnes capacités adaptatives. Notre rôle aussi est primordial car nous sommes tenus de sensibiliser les gens sur la nécessité de consulter au moindre symptôme et à la moindre souffrance ».

 

E.K.L

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