La dépression chez l’enfant, des coulisses troublantes

La dépression chez l’enfant, des coulisses troublantes

« En la regardant à la dérobée, il ne put s’empêcher de trouver miraculeux d’avoir un enfant si facile à vivre. Au fond de lui, il se sentait fier d’avoir été capable de bien l’élever avec Mallory (sa femme). Ils avaient essayé de se montrer fermes très vite très tôt et de fixer quelques principes élémentaires : respecter les autres et savoir que l’on a des droits mai aussi des obligations. Ils avaient aussi résisté à la tentation de trop gâter leur fille : pas de chaussures de sport à 200 dollars ou de vêtements griffés hors de prix, ils trouvaient cela un peu indécent comme ils trouvaient dégradante l’attitude de ces parents qui se laissaient insulter en s’émerveillant de la variété du vocabulaire de leur enfant au lieu de les gronder. Nathan (le papa) se demandait parfois ce que ces gosses mal élevés allaient devenir. Sans doute, de jeunes individualistes et immatures qui, après avoir été couvés et traités comme des princes capricieux, allaient tomber de haut en découvrant les concessions et les frustrations que ne manque pas d’exiger la vie ».

Dans ce passage de son roman « Et après », Guillaume Musso a tout dit, on ne doit pas gâter un enfant. Les enfants gâtés et hyperprotégés sont susceptibles de déprimer facilement mais est ce seulement le cas des enfants trop chouchoutés ? Bien sûr que non, répondit Dr Asma Bouden, chef de service de pédopsychiatrie à l’hôpital Razi, l’autre extrême aussi est une situation à risque, à savoir les enfants délaissés, qui vivent des carences affectives avec des parents trop sévères, rigides, froids et distants et qui renvoient une image négative à l’enfant de lui-même ».

 

Peut-on parler de dépression chez l’enfant ?

« Oui avec un grand « O », la dépression existe chez l’enfant mais ça ne fait pas longtemps qu’elle a été reconnue par les scientifiques. Suite aux travaux de John Bowlby et de René Spitz, les premières descriptions d’enfants séparés de leur figure d’attachement ont été rapportées. Ce qui a permis de mettre en place la clinique de la dépression du nourrisson puis de l’enfant.

Dès lors, il a été admis que cette affection pouvait se manifester à tout âge et même dès la fin de la première année de vie ».

 

Quels seraient les facteurs déclenchants ?

« Pour les tout-petits, la dépression est l’apanage de ceux ayant été privés affectivement ou séparés de leurs mères soit quantitativement (dépossédés de l’objet maternel : la mère ou son substitut) soit qualitativement (l’objet maternel est physiquement présent mais affectivement absent).

Chez les plus grands, on retrouve souvent la notion d’un terrain parental défectueux : sévérité excessive, agressivité, conflits conjugaux. Le décès d’un parent ou la dépression de l’un d’eux, particulièrement de nos jours avec les perturbations profondes que vit notre société, ont également un impact important  et peuvent fragiliser un enfant. Les déménagements répétés de maison ou d’écoles, la perte d’un animal familier, un abus sexuel, un harcèlement moral, un état de stress post-traumatique, le fait d’être le souffre-douleur à l’école sont des situations qui peuvent décompenser et déstabiliser un enfant. Ce qui est certain c’est que l’évènement stressant doit être assez intense et répété dans le temps pour entraîner la décompensation dépressive  car l’enfant est en général capable de faire face aux frustrations.

 

La définition de la dépression chez l’enfant rejoint-elle celle de l’adulte ?

« C’est un enfant qui, brutalement ou progressivement et suite à un facteur déclenchant, va développer une série de symptômes dont le noyau est la tristesse ou la perte de l’élan vital. Le noyau dépressif, doit être présent comme c’est le cas chez l’adulte, mais c’est son expression chez l’enfant qui est différente. L’enfant n’ayant pas le bagage lexical et la capacité d’introspection pour verbaliser et exprimer son vécu comme l’adulte, va s’exprimer sur le plan comportemental, instinctuel ou somatique.  Dans le meilleur des cas, il verbalisera un vécu  d’être mal aimé ou rejeté ou un vécu de dévalorisation, de mauvaise estime de soi et de culpabilité : « personne ne m’aime, personne ne veut jouer avec moi, je ne suis pas gentil, je suis méchant, c’est toujours de ma faute, je n’y arriverai pas… »

Insistons sur le fait que les troubles du comportement sont souvent au premier plan. Il s’agit souvent d’un enfant qui va devenir instable (contrairement à l’adulte qui est plutôt ralenti et inhibé), opposant, agressif et irritable. Ce qui est aussi propre à l’enfant c’est la conduite de lutte contre la dépression avec une attitude de provocation, il fait souvent le clown en classe et se moque des autres. Les troubles des fonctions instinctuelles sont également inévitables : les troubles du sommeil (cauchemars, réveils anxieux, insomnie d’endormissement, de milieu ou de fin de nuit), les troubles de l’appétit (baisse de l’appétit ou au contraire hyperphagie ou boulimie) et les troubles sphinctériens (énurésie ou encoprésie) ».

 

Le diagnostic

« C’est l’entretien qui permet d’établir le diagnostic. Les données peuvent être recueillies auprès des parents mais aussi auprès de l’enfant s’il verbalise et  exprime bien son vécu. On retrouve généralement la notion d’un changement récent du comportement de l’enfant ou une baisse du rendement scolaire.

Avant de retenir le diagnostic de  dépression, on élimine d’abord certaines causes organiques notamment les dysfonctionnements thyroïdiens, en particulier l’hypothyroïdie, les problèmes d’anémie et l’épilepsie qui peut mimer chez l’enfant un tableau dépressif, pour cette raison, un électroencéphalogramme et une NFS sont souhaitables ».

 

Comment la dépression impacte-t-elle la vie d’un enfant ?

« On peut observer une véritable « descente aux enfers » suite à l’altération des interactions familiales et de la relation avec les pairs et les instituteurs. La baisse du rendement scolaire est inévitable et peut constituer le signal d’alarme incontestable pour les parents ».

 

L’évolution

« Si on soustrait l’enfant de la situation stressante et que l’on travaille sur les facteurs d’environnement délétères, la dépression peut guérir, même en l’absence de traitements psychothérapeutiques ou médicamenteux. La dépression de l’enfant est en effet souvent réactive et mobilisable. En cas de persistance des troubles avec répercussions négatives sur le fonctionnement de l’enfant et en particulier sa scolarité, on peut être amené à prescrire un traitement. Il faut savoir que l’intervention sur l’entourage n’est pas toujours facile à cause des résistances et de l’immuabilité dans laquelle certains parents restent piégés.

Tout comme chez l’adulte, un épisode dépressif chez un grand enfant ou un adolescent peut inaugurer un trouble bipolaire débutant ».

 

Pour la prévention, ça passe avant tout par les parents

« Impliquer les parents, et particulièrement les papas, dans la prévention et la prise en charge de la dépression de leur enfant n’est pas toujours aisé car certains  peuvent dénier ou banaliser les troubles de leur enfant. Pour cette raison, on insiste sur la nécessité de reconnaître la souffrance de son enfant car c’est un aspect primordial de la prévention.

Les parents doivent être également être informés sur l’importance d’une bonne qualité des interactions précoces. Une éducation structurante et cohérente est garante d’une  bonne santé mentale, surtout si elle se fait dans un milieu serein sans angoisses ni violences de tout genre. L’objectif est de garantir à l’enfant une bonne assise de sa personnalité lui permettant de lutter contre les aléas de la vie ».

 

Dr Asma Bouden,

chef de service de pédopsychiatrie à l’hôpital Razi

 

E.K.L

 

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