Les jardins d’enfants, on a l’enfant, on a le jardin mais ….

En Tunisie, et particulièrement dans les grandes villes, la coutume veut que la maman fasse le tour de presque tous les jardins d’enfants pour enfin inscrire son bout’chou dans l’heureux élu, considéré comme « le plus adéquat ». Mais en réalité, à quelles normes répond cette adéquation tant recherchée, est-ce le besoin des parents qui prime ou l’intérêt de l’enfant qui l’emporte ?

Détails avec Mme Fatma Sethom, inspectrice de la jeunesse et de l’enfance retraitée et experte dans le domaine de la petite enfance et Mme Nabila Miladi, directrice d’une crèche et d’un jardin d’enfants.

Quand est ce que l’enfant se sent-il prêt pour quitter son cocoon familial ?

« D’abord entre le besoin de la maman et celui de son enfant, la majorité des jardins d’enfants, officiellement connus sous la dénomination d’institutions de collectivité, souhaitent juste que le nouvel enfant, âgé généralement de trois ans, ait acquis sa propreté, mais ce n’est pas une règle car on voit de plus en plus de petits âgés de 4 ans et qui portent encore des couches, ça n’est pas pour autant qu’on va leur refuser l’entrée dans ces établissements.

A partir de sa troisième année, l’enfant montre des compétences relatives à sa socialisation, à son langage, à sa motricité et à sa psychologie qui indiquent qu’il est préparé à intégrer cet établissement.

Sur ce point, Mme Nabila Miladi avait répliqué en disant « Certes, la plupart des parents attendent jusqu’à 3 ans, mais bon nombre d’entre eux sont dans l’obligation de les y intégrer bien avant, dès l’âge de deux mois, et on parle dans ce cas d’un besoin sociétal. Ce besoin est mondial et n’est pas seulement l’apanage de la Tunisie ». Mme Sethom a précisé que placer un bébé à peine âgé de deux mois dans une crèche pendant toute une journée n’est pas forcément bon pour son développement. Il a encore besoin de ses repères, d’avoir son chez lui, son environnement et cette relation avec sa maman ou le substitut de la maman. Pour ces raisons, il faudra juste savoir comment s’y prendre ».

 

Comment choisir la bonne institution de collectivité ?

Mme F.S : « Partons du principe qu’il y a un cahier de charges à respecter et un agrément ministériel à avoir. Ces établissements doivent disposer de locaux appropriés, d’espaces correctement aménagés et décorés selon les normes (pas d’agression visuelle), du matériel adéquat et d’une pédagogie et un programme spécifique et bien établi à suivre. Dommage que les parents ne cherchent pas trop dans ce sens puisque les critères de sélection passent en premier par la compatibilité entre les horaires de l’institution et ceux de leurs boulots, la proximité avec le travail ou la maison, les services (cantine, sieste…) et, bien entendu, le prix ».

« De leurs côtés, certaines institutions de collectivité ne font pas dans la demi-mesure, souligne Mme Miladi, puisqu’il y en a celles qui vantent des programmes venus du monde entier sans même avoir l’agrément pour le faire. Des arguments utilisés uniquement à des fins commerciales.

Il faut savoir que tous les jardins d’enfants octroient le même programme établi par le Ministère de la Femme et de l’Enfance et ce qui fera la différence entre ces différentes institutions c’est les supports utilisés pour l’application de ce programme. Ces mêmes jardins sont inspectés par les inspecteurs du Ministère de la Femme et de l’Enfance.

Ce qui est aussi aberrant, c’est qu’il y a des établissements qui intègrent les clubs dans leur programme éducatif alors que ces derniers sont censés meubler les après-midis libres. Cerise sur le gâteau, ils sont indirectement imposés par l’administration de l’établissement et payants ».

« Une telle planification nuit farouchement au développement des petits, explique Mme Sethom, car le fait que les enfants se retrouvent à chaque fois, pendant une heure de temps, avec un éducateur différent et en l’absence d’une personne de référence, on inhibe leur imagination et leur créativité et il devient difficile d’évaluer leur progression dans leurs activités. Le pire c’est que les parents s’alignent avec ce concept mais s’en plaignent en même temps alors qu’ils peuvent tout simplement refuser ».

 

Que sont censés apprendre les enfants, une fois dans leur jardin ?

Mme Sethom avait insisté sur le fait que les parents doivent comprendre que « l’enfant vient pour jouer, qu’il apprend en jouant et que tout passe par le jeu. De 3 à 6 ans, l’enfant apprend la socialisation, le partage avec ses pairs, les rituels de la journée, l’autonomie, l’indépendance, la coordination, l’apprentissage de nouveaux mots, à poser des questions, à structurer des petites phrases, à reconnaître et à trier les couleurs et les formes et qu’il prenne conscience de ces capacités motrices et corporelles.

Et il ne faut surtout pas demander à ce qu’il apprenne à écrire, c’est contre nature car, sachez bien qu’il ne va pas y arriver à cet âge. Ecrire fait partie de la motricité fine et chez les petits, le cerveau n’est pas assez mature pour assurer cet acte correctement, car pour passer de la motricité globale à la motricité fine et donc des gestes amples à des gestes plus précis, plusieurs étapes évolutives doivent être respectées et accomplies convenablement. Insister de la part des parents peut être source de perturbation, de frustration et de répercussion sur le comportement de l’enfant. Dans ce contexte, je conseille vivement d’impliquer les enfants dans certaines tâches ménagères (plier une serviette, manipuler des pinces à linges, écosser les petits pois…), de tels gestes, aussi basiques semblent-ils, préparent les petits à la précision et à l’affinement de leur motricité et par conséquent à l’écriture.

J’ai pris l’exemple de l’écriture, mais c’est pareil pour le reste, car toute activité qui se fait au jardin d’enfants jusqu’à l’âge de 5 ans le prépare à l’apprentissage scolaire, il faut juste respecter l’acheminement logique et l’évolution naturelle des capacités de l’enfant à travers ces années.

Un avis totalement partagé par Mme Miladi qui dit que « je considère que pousser un enfant à écrire dès l’âge de 3 ans est la forme de violence la plus grave qui soit. Certains parents voudraient, à titre de compensation personnelle vu qu’ils s’absentent toute la journée, que leurs enfants commencent l’école à la maternelle et développent leurs capacités bien plus tôt. Je leurs dis que c’est juste impossible, chaque chose en son temps et tout vient à point.  Il ne faut pas que les parents culpabilisent parce qu’ils ne sont pas présents. Prenons la chose du bon côté, s’ils travaillent autant c’est pour subvenir au mieux aux besoins de leur enfant, ce qui est une raison respectable et digne ».

 

Mais les parents aussi ont des choses à apprendre

Mme N.M « une chose importante à évoquer, c’est le fait que les parents et une fois l’établissement choisi, doivent savoir qu’au début de l’année, il y a toujours la période de l’intégration progression qui est capitale pour l’enfant mais aussi pour sa famille.

Dans notre institution, on dédie une semaine à l’intégration progressive et je conseille aux parents de ne pas trop s’attarder pour récupérer leur enfant après la fin des activités, du moins pendant le premier mois, ceci aidera l’enfant à accepter plus facilement cette séparation et le passage d’un milieu à un autre. Je rappelle que cette intégration doit commencer bien avant la rentrée, en parlant avec l’enfant, en lui faisant visiter les locaux et en l’incitant à s’y projeter dans cette nouvelle étape ».

Mme F.S « Cet accueil échelonné permet un contact étroit avec les parents pour mieux comprendre, dans les moindres détails, tout ce qui est relatif à la vie de chaque enfant. Ces particularités de la vie de chaque petit, l’éducatrice doit parfaitement les connaître pour pouvoir gérer son stress, son inquiétude et son angoisse. Mais peut-on dire qu’on dispose du personnel qualifié pour cette lourde tache ?

Là, c’est le grand problème

« On manque énormément de personnel qualifié, aussi bien sur le plan de la formation qu’en termes d’ambition, souligne Mme Miladi. Les étudiants issus de l’école supérieure des cadres de l’enfance de Dermech attendent le recrutement étatique dans les centres intégrés ou les clubs d’enfants et considèrent que leur passage dans les crèches et les jardins d’enfants privés n’est que temporaire. Et personnellement, en tant que directrice d’une structure privée, ça ne m’arrange pas de travailler avec ce profil de personnel tournant, démotivé, qui ne s’investit pas avec les enfants et qui manque énormément de savoir faire, de savoir être, d’ingéniosité, du sens de l’observation et du relationnel aussi bien  avec les parents qu’avec les enfants, ce qui peut altérer considérablement notre rôle pédagogique. Il faut savoir que 50% de l’intégration, de la réussite et du développement de l’enfant passe par l’harmonisation, la bonne relation et la confiance entre les parents et le cadre éducatif ».

De son côté, Mme Sethom appuie fermement « oui, on n’a pas d’éducateurs spécialisés petite enfance, leur enseignement est polyvalent et loin d’être orienté. J’oserai dire même que le personnel ne maîtrise pas et ne connaît même pas le programme et est loin d’être capable de proposer et de planifier les activités compatibles avec les compétences à faire acquérir aux enfants, surtout que chaque enfant se développe à son propre rythme.

Pour pallier à cette lacune, le Ministère de la Femme et de l’Enfance a mis au point un projet, qui vient d’ailleurs de commencer, pour une formation professionnelle à type de BTP et de BTS avec un programme bien élaboré et orienté pour la petite enfance.

Espérons que ce projet aboutira pour former du personnel qualifié et on voudrait dire même hautement qualifié, car quoi de mieux que d’investir dans les enfants ».

 

Les enfants c’est l’avenir, il faut juste allier nos efforts et faire de notre mieux pour en faire des adultes responsables et leur offrir le futur qu’ils méritent.

O.A

 

 

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