L’excision chez les filles : le président du collège Tunisien d’urologie, Dr Riadh Ben Slama nous en parle

Cette nouvelle « tendance », si j’ose parler de tendance, a inondé les médias ces derniers temps. Cette pratique qui nous est totalement étrangère essaie de s’immiscer par la force dans nos habitudes et nos traditions. L’excision des filles, ou serait-il plus scientifique de parler de « circoncision » des filles.

Si pour l’homme, c’est le prépuce qu’on enlève, qu’y a-t-il donc à enlever chez les femmes ? Car il serait, tout de même, important d’expliquer ce qui se passe sur le plan anatomique et, surtout, de connaître les répercussions d’un tel acte.

L’équipe de sante-tn s’est adressée, pour trouver réponse à ces questions, à Dr Riadh Ben Slama : professeur agrégé au C.H.U Charles Nicolle, secrétaire général du Conseil Régional de l’Ordre des Médecins de Tunis et président du Collège Tunisien d’Urologie.  

 

Sante-tn : Sur le plan anatomique, quelles sont les parties excisées chez la fille ?

Dr Ben Slama : « L’excision des filles est une pratique traditionnelle connue dans certaines sociétés primitives (les pharaons, les aborigènes d’Australie, les indiens du Pérou…), et cela bien avant l’arrivée des grandes religions monothéistes (Judaïsme, Christianisme et Islam).

L’excision chez la fille est définie, sur le plan anatomique, par l’ablation de la partie externe du clitoris ou capuchon clitoridien. Elle est parfois accompagnée de l’ablation des petites lèvres, voire dans certains cas, de la suture des grandes lèvres et il s’agit de la forme de mutilation la plus extrême qui soit, nommée circoncision « pharaonique ».

L’excision est une mutilation génitale féminine qui est l’équivalent de l’ablation du gland chez l’homme et il ne s’agit donc pas simplement d’une circoncision (qui est l’ablation de la peau préputiale chez l’homme). Il est évident que, sur le plan anatomique, la circoncision n’est pas possible chez la fille vu l’absence de cette peau préputiale, et que l’excision n’est rien autre qu’une mutilation génitale qui va induire des répercussions graves et définitives ».

 

Quelles sont les répercussions d’un tel acte à court et à long terme sur la santé de la femme ?

«L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a réalisé une étude, en 1998, sur les mutilations génitales féminines. Ce travail montre  les conséquences physiques, psychologiques et sexuelles d’un tel acte.

Les conséquences physiques sont représentées essentiellement par le risque non négligeable de décès, d’hémorragies, de lésions des organes voisins notamment l’urètre, des douleurs aiguës, l’absence de cicatrisation, la formation d’abcès et de kystes ainsi que certaines maladies  transmissibles (VIH, hépatite B…). Les auteurs de l’étude rapportent également le risque important d’apparition des infections des voies génitales et urinaires, de dysménorrhées, de rétention urinaire, d’obstruction chronique des voies urinaires, incontinence urinaire et de sténose de l’ouverture du vagin. A l’âge adulte, sont notées surtout l’apparition de complications lors du travail et de l’accouchement.

Quant à la sexualité de la femme excisée, globalement cette femme n’aura plus de vie sexuelle digne de ce nom. Le clitoris étant la partie la plus sensible des organes génitaux externes de la femme, son ablation est source d’une altération de la sensibilité sexuelle. C’est une sexualité qui est douloureuse et qui peut devenir un véritable supplice.

Le résultat final est l’obtention de femmes ayant une souffrance physique et psychique insupportables. D’ailleurs, d’après l’étude de l’OMS, les tentatives de suicide seraient fréquentes. De nombreux auteurs rapportent des complications psychiatriques, des angoisses et surtout des dépressions ».

 

Qu’en est-il de la position du Conseil Régional de l’Ordre des Médecins de Tunis par rapport à cette pratique ?

«Le conseil régional de Tunis de l’ordre des médecins (CROM) a condamné fermement le discours récent à propos de l’excision chez la fille. Il rappelle que toute atteinte à l’intégrité physique des enfants est sévèrement punissable par la loi. Le CROM de Tunis ainsi que les autres CROM et le Conseil National, mettent en garde tous les médecins contre toute dérive et rappellent qu’ils sont dans l’obligation de dénoncer ce genre de pratique sous peine d’être accusés de complicité et risquer la radiation et l’interdiction d’exercer ».

 

Sur le plan juridique, quelles sont les sanctions pour ceux qui pratiqueront l’excision ?

« L’excision constitue une atteinte à la personne, elle entre dans le cadre de violences ayant entraîné une mutilation permanente, c’est un délit qui est puni par le code pénal tunisien,  notamment par le code de la protection de l’enfant quand l’excision est pratiquée chez une mineure. Le médecin ou toute autre personne qui pratique l’excision ainsi que les parents, voire toute personne qui n’a pas dénoncé cet acte, sont passibles de peines de prison lourdes.

D’ailleurs, dans les pays et notamment de l’Afrique sub-saharienne, où cette pratique est encore observée, l’excision est interdite et est sanctionnée de peines lourdes allant parfois aux travaux forcés à perpétuité voire à la peine de mort ».

 

Pour conclure

« En définitive, l’excision est un rite apparu dans certaines sociétés primitives avant l’avènement des religions. C’est une mutilation génitale féminine, responsable de séquelles graves et définitives. C’est une atteinte aux droits de l’Homme et notamment aux droits de l’Enfant et est sévèrement punie par la loi ».

 

Entretien conduit par E.K.L