Les difficultés scolaires sous la loupe du Dr Néjib Mezghani

Selon des chiffres officiels, les enfants qui ont des difficultés scolaires représentent 4 à 5% de la totalité des élèves tunisiens ! Souvent, ces petits trainent des problèmes sous-jacents depuis leur bas âge. Et c’est souvent à l’école, lorsque l’élève rencontre des difficultés scolaires que le voile est levé sur cette souffrance latente.

Mais qu’est-ce que les difficultés scolaires ? Et quel mal traduisent-elles? Dr Néjib Mezghani, pédopsychiatre et président de  l’Association pour la promotion de la santé mentale de l’enfant et de l’adolescent (APSMEA) a eu l’amabilité de nous répondre sur le sujet.

 

Santé-tn : Peut-on cerner les difficultés scolaires ?

Dr Mezghani : Il existe un ensemble de problèmes qui peuvent engendrer des difficultés scolaires. Et si ce sont les difficultés scolaires qui sont mises sous les projecteurs, il s’agit en réalité d’un signal d’alarme qui traduit l’existence d’autres problèmes latents. Certes, il est impossible de pouvoir parler de toutes les raisons des difficultés scolaires, mais de manière générale, un enfant qui ne réussit pas normalement ses études est un élève qui souffre.

Sous d’autres cieux, il y a une vérification automatique de toute une pléiade d’examens afin de vérifier précocement des anomalies chez l’enfant. Hélas, chez nous, ces vérifications ne se font pas, à ma connaissance, de manière automatique. Parce qu’a priori, bien avant l’âge scolaire, l’enfant devrait être soumis à un ensemble d’examens pour vérifier s’il souffre d’un handicap particulier qu’il soit moteur, psychomoteur, mental, notamment l’autisme… Il est tout aussi évident de vérifier si l’enfant a une bonne vision, une bonne audition et un bon repérage dans l’espace.

Si l’un des examens précités présente une anomalie, l’enfant aura des difficultés scolaires. Par exemple, un enfant qui entend mal, aura du mal à parler correctement ! Idem pour un enfant qui ne voit pas bien, il ne saura pas écrire correctement. Et s’il a des problèmes de repérage, il aura davantage de difficultés, parce qu’il ne saura pas faire la différence entre haut et bas et entre gauche et droite ! Il ne sera donc pas en mesure d’écrire ni en arabe ni en français parce que ceci implique que l’on sache écrire de manière droite et de gauche à droite ou vice-versa ! Il ne sera pas non plus en mesure de calculer juste parce qu’il est incapable d’ordonner les chiffres…

Plusieurs problèmes scolaires peuvent alors refléter son mal-être allant de la dyslexie à la dysorthographie et en passant par toute la famille de « dys » notamment la dyscalculie, dyspraxie, dysgraphie… Parfois, la pathologie n’est pas organique, mais l’enfant a tout de même des difficultés scolaires parce qu’il est hyperactif ou parce qu’il a du mal à prêter son attention où à se concentrer. »

 

Si aucun dépistage automatique n’est possible, comment peut-on alors détecter ce problème ?

Les parents devraient être les premiers à repérer ces anomalies ! Lorsque notre enfant n’arrive pas à parler à temps, ceci doit nous mettre la puce à l’oreille, s’il se plaint de maux de tête lorsqu’il se concentre sur quelque chose, c’est un signe annonciateur ! Lorsque l’enfant n’arrive pas à reconnaitre les différentes parties de son corps ou ne distingue pas la gauche de la droite, le haut du bas, c’est qu’il y a hic.

Si l’enfant se lasse vite d’un jeu. Si l’enfant arrive à écrire ou à dessiner convenablement et maintient une logique dans ses travaux mais qu’au fur et à mesure qu’il avance dans le temps, son écrit ou son graphique se détériore et se décline, cela révèle aussi l’existence d’un problème ! Il faut agir immédiatement et l’emmener chez un médecin.

Mais attention ! Avant de dresser des diagnostics hâtifs, il faut que l’enfant soit vu par un spécialiste qui va vérifier la vue, l’ouïe, le système nerveux, etc. Ensuite, l’enfant peut être envoyé chez des psychomotriciens et des orthophonistes pour vérifier s’il a des troubles du langage, ou au niveau de la latéralité, de la motricité… Tous les signes fonctionnels doivent être passés au peigne fin.  Normalement, les parents devraient être les premiers à voir ces choses-là ! Malheureusement, de nos jours encore, l’on craint les psychiatres ! Pourtant, le travail doit commencer tôt et bien avant l’âge scolaire.

Mais cela semble jusqu’à nos jours très lourd pour des parents d’emmener leur enfant chez les professionnels de la psychologie. Or, un enfant qui a un trouble de langage peut souffrir d’un développement psychologique défaillant ! Et tout retard de la part des parents parce qu’ils trouvent « lourd » ou « honteux » qu’ils emmènent leur petit chez un psychiatre, (le médecin des « fous », croient-ils à tort), ne va hélas que compliquer davantage le cas de leur enfant.

Toutefois, il arrive parfois que les parents ne reconnaissent pas ou ne veulent pas reconnaître le problème dont souffrent leurs enfants. Du coup, ce sont les instituteurs qui vont détecter l’anomalie chez l’enfant à l’âge de l’école. Normalement, au moindre doute, l’enseignant doit diriger l’enfant vers la médecine scolaire qui, malheureusement, a des moyens très limités, mais qui devraient orienter les parents et les inciter à ce que l’enfant se soumette à un ensemble d’examens médicaux. 

Théoriquement, l’élève doit jouir d’un dispositif de prise en charge par la médecine scolaire. Mais en parallèle, cet élève doit être aidé : en classe, il doit s’assoir au premier rang, à côté d’un camarade assidu, il faut l’aider à retenir les choses importantes en les soulignant ou en les marquant de couleurs fluorescentes. A chaque fois qu’il fournit un effort, parents et enseignants doivent l’encourager et le valoriser.

Le cas échéant, les parents peuvent toujours s’adresser à notre Association, l’APSMEA.

 

A quel niveau l’association intervient-elle ?

Je dois d’abord dire que les enseignants ne sont pas suffisamment informés quant à l’existence même de ces difficultés chez les élèves ! Et l’enfant ne peut être pris en charge que s’il y a une communication entre le corps enseignant, le corps médical, et les parents. Et c’est a priori l’instituteur qui se rend compte des difficultés de l’élève et qui est par conséquent censé avertir le médecin scolaire et les parents !

De plus, il y a une loi qui protège ces enfants-là ! De fait, l’élève qui est pris dans une classe d’intégration scolaire (CLIS) remplace automatiquement 5 autres élèves. Normalement, il devrait y avoir une CLIS à chaque gouvernorat. Et chaque enfant ayant des difficultés est censé avoir un tiers de temps de plus comparativement à ses pairs lors des devoirs. Mais, de par ma position, je sais que ces canaux de communication sont réellement très peu existants ! Ici, je dois justement m’adresser aux parents qui ne doivent pas rester passifs, ou pire encore taxer à tort leur enfant de paresseux !

Il s’agit la plupart des cas d’un enfant à problème et qui a besoin d’un soutien et d’une prise en charge ! Lorsque des enfants nous sont adressés, l’on fait en sorte de travailler en amont pour régler ce genre de problèmes. Nous avons d’ailleurs baptisé nos actions sous le nom de « Synapse » tant notre association interagit pour permettre la communication entre l’enfant et son entourage (parents, enseignants…) Elle fonctionne telle la synapse qui interagit entre deux cellules nerveuses par laquelle le message chimique passe d’un neurone à l’autre. L’Association s’occupe justement de la santé mentale de l’enfant et de l’adolescent et charge des psychomotriciens, des orthophonistes qui sauront évaluer l’enfant et déterminer le problème de l’élève. Il est à préciser que chaque élève est un cas particulier et unique exigeant un diagnostic individuel. 

 

Pouvez-vous nous en dire davantage sur l’Association ? Prend-elle en charge certains élèves à difficultés scolaire ?

Tout d’abord, nous sommes une association à but non lucratif ! Notre premier objectif est la santé mentale des enfants et des adolescents. Nous assurons donc le rôle d’intermédiaire entre l’enfant et son entourage. Et je dois dire que, comme nous sommes un groupe de personnes apolitiques, nous n’avons pu avoir notre visa de travail qu’après 3 ans de demande sous l’ancien régime. C’est donc en décembre 2006 qu’APSMEA, (baptisée récemment Synapse) a vu officiellement le jour ! Notre rôle, c’est d’informer, de former et de dépister.

Nous organisons dans ce cadre des journées d’information appelées EAR (Equipe, Adulte, Relais) et à chaque fois il y a un très important taux de présence ce qui reflète que le Tunisien s’intéresse à la santé mentale des enfants. Ces journées sont destinées à réunir les professionnels (psychologues, psychiatres, pédopsychiatres, psychomoteurs, orthophonistes…) avec les parents et avec les enseignants et l’entourage qui a, de près ou de loin, une relation avec l’enfant. Et je tiens encore à préciser que le travail devrait être commencé avant l’âge de l’école.

Nous nous déplaçons dans les jardins d’enfants et dans les écoles après la demande des directeurs. L’on constitue une commission éducative (enseignants-parents) et on discute des difficultés des élèves et de la manière d’y remédier. Ce sont généralement les parents des élèves, qu’on supervise chez nous, qui en parlent au directeur. Ce dernier fait appel à notre association et on se déplace sur les lieux pour informer et former… Malheureusement, plusieurs enseignants et même parents ignorent ce problème et punissent l’enfant parce qu’ils croient qu’il ne veut pas travailler ! Pourtant un hyperactif, à titre d’exemple, a absolument besoin de bouger et de se dépenser. Au lieu de le punir, il serait mieux de lui donner des choses à faire : effacer le tableau, apporter le registre d’appel, distribuer les cahiers, idem à la maison…bref, il faut canaliser son surplus d’énergie dans des choses positives et valorisantes ! Notre rôle, c’est, entre autres, d’informer et de former les enseignants.

Quant à la prise en charge des enfants, nous disposons d’un Centre médico-pédagogique qui essaie de cerner le problème afin de dresser un pr
ogramme de soin. Il arrive que la prise en charge soit individuelle lorsque le cas de l’enfant l’exige. Mais il est tout aussi probable que l’état de santé de l’enfant nécessite son intégration au sein de petits groupes. C’est le centre d’accueil thérapeutique qui se charge de ces enfants à temps partiel. Ces enfants vont à l’école, ensuite ils sont accueillis à l’association où ils s’exercent au sein de plusieurs ateliers (peinture, musique…). L’on prend cinq à six enfants, la moitié est de sexe féminin, l’autre moitié de sexe mâle, ils seront supervisés par des professionnels notamment des artistes, psychologues, psychomoteurs, orthophonistes…

En parallèle, nous avons un jardin d’enfant spécialisé pour les enfants autistes à l’Ariana et qui accueille 15 enfants. La prise en charge des enfants autistes est à plein temps. Certes, nous y arrivons avec peine parce que notre association n’est pas subventionnée par l’Etat et on ne peut hélas pas tout gérer avec les moyens de bord ! Plusieurs personnes travaillent bénévolement au centre, mais ceux qui s’occupent des autistes le font à temps-plein et onze mois sur douze ! Ils sont alors payés grâce aux cotisations de nos membres et aux donations des généreux. »

 

Interview conduite par

Abir Chaouachi