Le diabète et le jeûne : l’interminable conflit revisité par Dr Oueslati

Est-ce que je peux jeûner ? C’est la question qui ne tardera pas à être posée par les diabétiques à l’approche du mois saint. A cette question et bien d’autres, le Dr Ibtissem Oueslati, spécialiste en Endocrinologie-Diabétologie à l’hôpital Charles Nicolle, a bien accepté de répondre pour Santé tn

 

Santé tn : la préparation pour le mois saint a déjà commencé, et avec elle la question impérissable des diabétiques : est ce que je peux jeuner cette année ? Qu’est ce qu’on peut leur répondre, si oui, sous quelles réserves ?

« Le jeûne du mois de Ramadan constitue une décision importante pour le patient diabétique. Cette décision ne doit être prise qu’après un dialogue éclairé avec son médecin traitant.

L’autorisation de jeuner au cours du Ramadan doit être discutée au cas par cas prenant en considération le type du diabète, les complications dégénératives, le type du traitement, les pathologies associées…

Le dernier consensus de l’American Diabetes Association  (ADA 2010) répartit les diabétiques, selon leur niveau de risque en cas de jeûne, en quatre catégories :

1- Ceux qui sont à très haut risque (hypoglycémie sévère il y a moins de trois mois, hypoglycémies récidivantes et/ou non ressenties, mauvais contrôle glycémique permanent, acido-cétose (augmentation de l’acidité du sang) ou coma hyperosmolaire il y a moins de trois mois, diabète type 1, affection aigue intercurrente, grossesse, dialyse…).

2- Ceux qui sont à haut risque en cas de jeûne (hyperglycémie modérée entre 1,5 et 3g/l ou HbA1c entre 7,5 et 9%, insuffisance rénale, présence de complications macrovasculaires, sujet vivant seul et traité par insuline ou sulfamides, comorbidités avec leurs risques additifs…)

3- Ceux qui sont à risque faible en cas de jeûne (diabète bien contrôlé sous insulinosécrétagogues : sulfamide ou glinide à courte durée d’action)

4- Ceux qui sont à très faible risque en cas de jeûne (diabète bien contrôlé sous règles hygiéno-diététiques, metformine, acarbose, glitazones, incretines …)

 

Ainsi, pour les patients appartenant aux catégories 1 et 2, le jeûne du Ramadan doit être contre indiqué. Pour ceux appartenant aux catégories 3 et 4, le jeûne peut être autorisé sous réserve de certaines précautions.

 

Selon le consensus tunisien de prévention et de prise en charge du diabète de type 2 (2009), Le jeûne est autorisé chez les diabétiques de type 2 :

Bien contrôlés par la diététique et/ou les antidiabétiques oraux

En l’absence de complications dégénératives sévères

En l’absence d’épisodes hypoglycémiques récents et récidivants

Par contre, les diabétiques de type 2 insulinés ne sont pas autorisés à jeûner. Ceux qui tiennent à jeûner peuvent bénéficier d’une injection quotidienne d’un analogue lent à condition d’assurer une surveillance glycémique capillaire pluriquotidienne. L’interruption du jeûne est impérative au moindre malaise.

Le diabète de type 1 est situé à un niveau de très haut risque en cas de jeûne du ramadan. Ce risque est d’autant plus potentialisé que le diabète est mal équilibré et/ou instable et en l’absence d’une auto-surveillance régulière. De ce fait, le jeûne est contre indiqué chez les patients n’ayant pas atteint l’âge adulte et il est fortement déconseillé au diabétique de type 1 adulte.

 

Chez les patients désireux de jeuner, il faut insister sur l’importance de consulter son médecin traitant au moins deux mois avant le mois saint.

Cette consultation a pour objectifs d’éliminer en premier lieu une contre indication au jeûne et de préciser dans un second lieu les précautions à respecter  au cours du jeûne.

Une préparation médicale est indispensable pour ces patients et elle doit être adaptée au cas par cas. Cette préparation comprend une explication personnalisée des modifications thérapeutiques concernant la dose et l’horaire des prises des médicaments ainsi qu’une éducation spécifique.  Cette dernière consiste à insister sur l’importance de l’auto-surveillance glycémique quotidienne, l’interruption du jeûne si la glycémie s’abaisse à moins de 0,7 g/l ou s’élève à plus de 3 g/l ou en cas d’une affection intercurrente, la conduite à tenir en cas de complication aigue et la nécessité de suivre un régime sain et bien équilibré ».

 

 

Santé tn : Quels sont les risques si un diabétique fait le jeûne ?

« Pour un diabétique, le jeûne n’est pas anodin et peut avoir des conséquences néfastes.

Durant le jeûne prolongé, le principal risque encouru est d’ordre métabolique. Le profil glycémique chez ces patients est caractérisé par une alternance d’hypo et d’hyperglycémie.

L’hypoglycémie constitue la complication la plus redoutable spécialement chez les diabétiques qui sont au stade de complications dégénératives (coronaropathie, insuffisance rénale…).

L’étude « The epidemiology of Diabetes and Ramadan EPIDIAR » a montré que le risque d’hypoglycémie est multiplié par 7,5 chez les diabétiques pratiquant le jeûne du ramadan.

Chez certains patients, en particulier chez les diabétiques anciens et/ou ceux présentant une neuropathie végétative, les hypoglycémies peuvent être non ressenties et  se manifester par des troubles neurologiques sévères. Ceci souligne donc l’importance de l’auto-surveillance glycémique mais également de l’adaptation thérapeutique chez cette population.

A la rupture du jeûne, l’excès d’apport alimentaire et surtout de l’apport glucidique expose à un risque important d’hyperglycémie. Le risque de décompensation cétosique (cétose simple ou acido-cétose) est majoré en cas de mauvaise adaptation du traitement, de fièvre, de déshydratation ou d’affection intercurrente…

Il existe également un risque non négligeable de déshydratation surtout  en période de chaleur. Ce risque peut encore être majoré par l’hyperglycémie puisque cette dernière est à l’origine d’une augmentation de la diurèse. Une déshydratation sévère peut aboutir à un état de choc hypovolémique (réduction brusque de la masse sanguine) avec possibilité de défaillance viscérale.

La déshydratation et l’augmentation de la viscosité sanguine exposent au risque de thrombose et d’accidents cardiovasculaires ».

 

Santé tn : Quels conseils peut on donner aux diabétiques en cette saison de chaleur et quelles précautions à prendre quant au repas copieux de la rupture du jeûne ?

« La durée du jeûne qui sera particulièrement longue et en présence de grande chaleur rend cette pratique pénible et à risque chez nos patients diabétiques.

 

Chez les patients autorisés à jeuner et chez ceux qui insistent à pratiquer le jeûne malgré l’existence d’une contre indication, certains conseils doivent être pris en considération :

Limiter l’activité physique et sportive durant la période de jeûne.

Répartir l’apport alimentaire sur trois repas et non en grignotages tout au long de la nuit.

Equilibrer les différents repas en veillant à apporter des aliments des principaux groupes (féculents, fruits et légumes, viande, poisson ou œufs, produits laitiers).

Réduire au maximum la consommation des sucres à absorption rapide.

Assurer un apport hydrique important, éviter la consommation des boissons gazeuses.

Le S’hour doit être pris le plus tard possible et doit comprendre des aliments à index glycémique bas (légumes verts, viandes, poisson, œufs, légumes secs, céréales).

Enfin, il faut insister sur l’importance de l’auto-surveillance glycémique : pratiquer au moins une glycémie capillaire (au bout des doigts) avant chaque repas et deux pendant le jeûne durant tout le mois de Ramadan.

L’éducation du diabétique et de son entourage immédiat constitue le seul moyen efficace pour éviter les complications possibles chez un diabétique désireux de pratiquer le jeûne  du Ramadan ».