La pharmacovigilance, un pilier incontournable dans la chaîne du médicament

medicament-effet-pharmacovigillance-snte-tunisieOn ne peut parler « médicament » sans aborder le volet de la pharmacovigilance. Aucun médicament n’est dénué de risque et ses effets sont multiples entre ceux pharmacodynamiques, indésirables, secondaires et toxiques. Pr Riadh Daghfous, chef de service de recueil et analyse des effets indésirables au sein du Centre National de la Pharmacovigilance (CNPV), a accepté de nous décrypter le code de la pharmacovigilance.

 

Qu’est ce que la pharmacovigilance ?

Pr Daghfous : « La pharmacovigilance définit toute activité tendant à obtenir des indications systématiques sur les liens de causalité probable entre médicament et réactions adverses dans une population. C’est un ensemble de procédures qui englobe l’identification, l’évaluation du risque d’effets indésirables et la prévention. Son but étant de choisir le meilleur traitement pour un malade donné, de maintenir ou non un médicament sur le marché, d’informer les médecins et d’améliorer le rapport bénéfice/risque du médicament.

 

Pour la petite histoire,  c’est en 1968 que la pharmacovigilance a vu le jour comme programme de l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) suite au désastre de la thalidomide. La thalidomide est un calmant qui a causé d’importantes malformations congénitales (surtout au niveau des membres) chez les enfants dont les mamans l’ont utilisé durant la grossesse. Le nombre des enfants atteints a approché les 10,000 entre 1959 et 1961 et c’était l’une des pires catastrophes médicamenteuses dans l’histoire. 

Le programme de l’OMS s’est, par la suite, transformé en un réseau mondial de centres de pharmacovigilance dans plus de 120 pays et dont le Tunisie est membre depuis 1993 ».

En Tunisie, le CNPV a été créé en Décembre 1984 sous la tutelle du ministère de la santé publique, avec un statut paru au JORT en Juillet 1993. Il était dirigé à sa création par le Pr Ch Belkahia et, depuis 2009, par le Pr M Lakhal.

 

Comment est organisé le réseau de la pharmacovigilance sur le plan national ?

« Le CNPV développe ses actions en confiant diverses activités aux deux services hospitalo-universitaires créés en son sein : le service de recueil et d’analyse des effets indésirables (EI) et le laboratoire de pharmacologie clinique. En 2006, deux services régionaux de pharmacovigilance ont été mis en place et ce, pour couvrir les régions du centre et du sud de la Tunisie tout en sachant que le nord est dépendant directement du CNPV.

De leur côté, les laboratoires pharmaceutiques sont tenus de notifier les effets indésirables survenant à l’occasion de l’utilisation de produits qu’ils commercialisent ou qu’ils expérimentent en Tunisie.

Tous les effets indésirables présumés doivent être déclarés et particulièrement les réactions inattendus, quelque soit leur gravité, les réactions graves, prévues ou non et les réactions associées à l’utilisation d’un produit récemment mis sur le marché »

 

Quel est le rôle des professionnels de la santé pour le bon usage des médicaments ?

« Les professionnels de la santé jouent un rôle fondamental dans le système national de pharmacovigilance. En effet, ce sont eux qui sont habilités, d’une part à prescrire les médicaments, à les administrer ou à les délivrer et, d’autre part, à assurer le suivi médical des patients. La pharmacovigilance repose sur le signalement, sans délais, par les professionnels de santé, des effets indésirables susceptibles d’être dus à un médicament. Dès qu’ils soupçonnent un lien, même s’il n’est pas certain, une déclaration peut être effectuée au centre national ou régional de pharmacovigilance ».

 

Quelles sont les moyens de notification et de recueil des effets indésirables en pharmacovigilance ?

« L’essentiel des notifications se fait à travers les consultations du centre. Celles-ci se font par les médecins du service, tous les jours et sont gratuites. Durant ces consultations, un dossier médical est constitué pour permettre une appréciation objective de l’implication ou non du médicament. En cas de besoin et lorsque l’état du patient ne permet pas son déplacement, ce sont les médecins qui  se déplacent. La notification de ces effets peut se faire éga
lement par d’autres moyens :soit par une fiche de présomption, un document qui permet de médecin de déclarer le cas, largement distribuée aux praticiens et qui est surtout utilisée par ceux qui exercent en dehors de la région de Tunis ; soit par les appels téléphoniques (nous recevons en moyenne 3 à 5 appels par jour) ou par le site web du CNPV. La dernière source de notification est représentée par les laboratoires pharmaceutiques qui sont tenus de nous signaler obligatoirement tous les effets indésirables notés lors des visites aux praticiens ou lors des essais cliniques. Il est, par ailleurs, indispensable que toute entreprise qui commercialise ou qui fabrique un médicament ou produit à usage humain mette en place un service de pharmacovigilance pour assurer un suivi, un recueil et une évaluation étroites relatives aux effets indésirables de ces produits ».

 

 

En dehors des médicaments, quels sont les autres produits concernés par la notification d’évènements indésirables ?

La notification et l’analyse des évènements indésirables concernent aussi les vaccins. Il s’agit d’une activité de vaccinovigilance développée par le centre depuis une dizaine d’années. Elle consiste à recueillir et à analyser tous les évènements indésirables des vaccins en collaboration avec la DSSB (Direction des soins de santé de base). Grâce à l’efficacité de ce système de collaboration, la Tunisie a été choisie, depuis 2007, membre du réseau de l’OMS de Surveillance des vaccins pré-qualifiés.

Le service a également développé des activités relatives à la prise de médicaments au cours de la grossesse. Il s’agit d’évaluer le risque fœtal suite à la prise de médicaments par une femme enceinte. Ceci permet aux praticiens du centre d’indiquer aux gynécologues et aux sages femmes (ou à tout médecin traitant) des informations sur la tératogénicité des médicaments et de proposer à ces praticiens des recommandations concernant la poursuite ou non de la grossesse.

Depuis 2008, une activité d’analyse de tous les cas de mésusage et d’erreurs médicamenteuses a été mise en place. Elle englobe aussi la détermination des causes de ces erreurs afin de pouvoir les prévenir ultérieurement.

La cosmétovigilance a été entamée en 2009. Ellepermet de recueillir et d’analyser les effets indésirables des produits cosmétiques.

 

Quelle est la démarche à suivre, une fois les notifications recueillies ?

Tous les cas recueillis sont analysés selon une méthode bien codifiée.Les opérateurs du CNPV procèdent, à chaque notification, à la vérification de l’imputabilité de ces effets aux médicaments et proposent des stratégies thérapeutiques au médecin traitant, en fonction du cas. Des consultations régulières permettent de recevoir et de revoir, en cas de besoin,les patients ayant fait l’objet d’effets indésirables ».

 

 

En quoi consistent les autres activités du CNPV ?

« Outre les consultations et les réponses téléphoniques, nous menons des enquêtes nationales de pharmacovigilance sur la toxicité de certains médicaments et vaccins, des explorations allergologiques qui assurent l’exploration de l’allergie médicamenteuse chez certains malades.

En plus de l’analyse des effets indésirables, le laboratoire de pharmacologie clinique, autre pilier du centre, pratique en routine, et sous la direction du Pr Klouz, le dosage des médicaments. L’objectif principal étant de vérifier si la concentration sanguine du produit est dans la zone d’efficacité thérapeutique et fixer ainsi au patient la bonne dose du médicament, c’est-à-dire efficace et non toxique ».

Le centre doit également assurer les études de bioéquivalence qui consistent à démontrer l’équivalence de la biodisponibilité entre médicament princeps et générique. Ces études se font normalement sur volontaires sains ce qui pose problème actuellement car les essais sur sujets sains ne sont encore pas autorisés en Tunisie.

Il faut préciser aussi que le CNPV est membre permanent dans toutes les commissions d’AMM (autorisation de mise sur le marché).

 

Quelles sont les perspectives d’avenir en matière de pharmacovigilance ?

« En dépit du nombre réduit de médecins et de secrétaires médicales et le manque de collaboration des instances régionales par faute de moyens, notre centre est en constante progression et on espère publier un bulletin trimestriel sur notre site web, multiplier les études épidémiologiques sur les effets indésirables des médicaments et des vaccins, mettre en place un système de pharmacovigilance active pour les médicaments nouvellement introduits en Tunisie, renforcer la formation du personnel de santé en matière de pharmacovigilance par l’organisation de séminaires à travers la République, renforcer la collaboration avec les centre nationaux et en particulier maghrébins et rédiger les procédures de pharmacovigilance en Tunisie ».

B.A

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Pr Riadh Daghfous

Chef de service  » Recueil et analyse des effets indésirables « 

Centre National de la Pharmacovigilance