La cardiologie interventionnelle en pédiatrie : une spécialité qui aspire à la reconnaissance

Dr Sami Mourali, chef de service de cardiologie à l’Hôpital La Rabta et président de la STCCCV (Société Tunisienne de Cardiologie et de Chirurgie Cardio-vasculaire), n’a pas omis, en préparant les différents articles de ce thème, d’accorder un petit clin d’œil à ces bébés et enfants, porteurs de vices et de malformations congénitales cardiaques qui attendent, avec une lueur d’espoir accablante, une prise en charge, voir un geste salvateur, qui leur permettra tout simplement de vivre.

« Je commencerai, d’abord, par rendre hommage au Pr Ben Ismail et au Pr Mechmèche qui étaient à la base du développement de la cardiologie interventionnelle en Tunisie.  Bien que les adultes aient bénéficié de la part du lion en la matière mais la cardiologie interventionnelle pédiatrique et en dépit des difficultés qu’elle a traversées, se veut toujours enthousiaste et triomphale et je crois que je suis bien placé pour en témoigner grâce à ma formation ici même dans ce centre de la Rabta où a commencé le versant interventionnel de la cardiologie. On a pu voir la progression, de part le développement de la technique et de l’expertise des opérateurs, du cathétérisme diagnostic préopératoire pour certaines pathologies dont le rhumatisme articulaire aigu et ses vices valvulaires conséquents ».

Que traite-t-on actuellement en Tunisie ?

« La fermeture du canal artériel, la fermeture des communications inter-auriculaires (CIA) type Ostium Secundum et les communications inter-ventriculaires (CIV), la dilatation pulmonaire  et tout ce qui relève des urgences tel la manœuvre de Rashkind en cas de transposition des gros vaisseaux, le stenting du canal artériel en vue de préparer le patient à un geste correcteur au bout de quelques semaines et la dilatation de la coarctation de l’aorte sont ce qu’on fait de plus en plus couramment de nos jours.

Par contre, pour l’implantation de la valve pulmonaire, la dilatation des branches des artères pulmonaires et certaines complications post-opératoires qui peuvent être résolues par la cardiologie interventionnelle, ce sont des challenges pour lesquels il y a encore du chemin à faire.

Malgré ces insuffisances, on ne peut nier que nos cardiologues sont trop avides de connaissances et d’apprentissage de nouvelles techniques aussi bien pour le diagnostic que pour l’interventionnel et que la cardiologie tunisienne a toujours été à la page et qu’elle est bien positionnée dans la cardiologie mondiale. Ceci est particulièrement vrai pour la cardiologie adulte tandis que pour l’enfant, ce volet de la cardiologie tarde à se structurer pour atteindre sa vitesse de croisière ».

Pourquoi la cardiologie interventionnelle pédiatrique tarde-t-elle à s’organiser en Tunisie ?

« La cardiologie pédiatrique est une spécialité où les cardiologues n’y s’en sont pas beaucoup investis et peu de médecins la pratiquent. C’est, entre autres, l’une des causes qui font que cette médecine soit encore dans l’ombre. Cette spécialité nécessite beaucoup de moyens humains en termes de cardio-pédiatre, de pédiatre, de néonatologie, de médecin réanimateur et d’infirmiers spécifiques. Les actes sont complexes et épineux, la réanimation est lourde avec des moyens qui se veulent considérables et une prise en charge appropriée en pré, per et post opératoire est indispensable. Pour cela, le besoin de canaliser les gestes et les procédures se fait de plus en plus sentir, chose que j’espère possible dans les prochaines années ».

Entre se faire traiter à l’étranger ou créer un centre spécialisé en Tunisie ?

« J’oserai dire, aussi délicate la question soit-elle, que la création de centres spécialisés répartis équitablement sur le territoire tunisien avec le déploiement des moyens nécessaires, de l’investissement requis et où le facteur humain est fortement motivé est une solution à ne pas négliger. Il faut également que les ressources soient là pour faire de la cardiologie interventionnelle chez les enfants une spécialité attractive. C’est, sans doute, la conjonction des pouvoirs publics et des médecins qui est impérative afin que ce but soit atteint.

La création de telles unités, qui doivent être accessibles à tout bébé et enfant demandeur de soins, doit se placer parmi les priorités du domaine de la santé pour les années à venir. A mon avis, il faudra favoriser l’apprentissage et l’acquisition du savoir-faire, créer des partenariats et des expertises internationales et, derrière, développer ce secteur dans notre pays. Si la volonté et l’engagement des personnes y est, alors plus rien ne sera difficile et inaccessible. L’état doit s’investir car le coût de la prise en charge des cardiopathies complexes à l’étranger est certainement pesant sur le budget de la CNAM et, donc, de l’état. Tant qu’on parle CNAM, il faut savoir qu’en termes de prise en charge et pour ce qui est de l’activité hospitalière, la CNAM rembourse la prothèse et l’acte est facturé sur l’hospitalisation de l’enfant ».

Pour devenir cardiologue interventionnel pour enfants

« En Tunisie, la cardiologie interventionnelle adulte et pédiatrique se fait dans des unités polyvalentes à Tunis, Sousse, Sfax et Monastir. Il y a des spécialistes très compétents en la matière. Les formations continues permettent au praticien d’être à jour. Pour optimiser la prise en charge, l’idéal est d’avoir un cardio-pédiatre bien formé avec une expertise et une formation spécifique en cathétérisme. La question qui revient souvent c’est si la cardiopédiatrie fait partie de la cardiologie ou de la pédiatrie. En fait, Je dirai qu’il faut avoir l’expertise des deux spécialités. Pour établir le diagnostic, c’est généralement, les cardiopédiatres qui s’en chargent et pour la décision thérapeutique, l’idéal est que ce soit collégial entre cardiologue, chirurgien, cathétériseur…. S’il y a une pathologie générale associée qui risque de poser problème, l’avis du pédiatre peut s’avérer nécessaire. Il y a aussi la place du médecin anesthésiste réanimateur parce que ce sont des actes qui se font sous couverture de réanimation, aussi simples soient-il. J’attirerai l’attention aussi sur l’absence, en Tunisie, de réanimation pédiatrique spécialisée. Nos anesthésistes réanimateurs s’expérimentent en pédiatrique de part le débit et les actes qu’ils réalisent mais je ne pense pas qu’il y ait des praticiens qui se sont spécialisés uniquement dans la gestion de la cardiopédiatrie et de la réanimation pédiatrique ».

Les centres habilités à faire de la cardiologie interventionnelle pédiatrique en Tunisie

« Ces actes se font à l’hôpital La Rabta, à Sousse, Monastir et Sfax et dans certaines institutions privées.

Le coût de l’intervention, entre acte et réanimation, chez les nouveau-nés et les enfants est important. Pour cette raison, j’appelle à ce que les pouvoirs publics veillent au développement et à la mise à niveau de telles spécialités car ce sont des volets coûteux et délicats où l’état devra s’impliquer beaucoup plus que le secteur privé ».

La place de la chirurgie

« Nul doute que la chirurgie cardio-vasculaire aura toujours sa place. La cardiologie interventionnelle est là pour faire des choses possibles uniquement par l’interventionnel. Cet acte doit, d’ailleurs, répondre aux recommandations internationales, être efficace et sans risques pour le patient. A ce jour, la majorité des cardiopathies congénitales restent du ressort de la chirurgie ».

Les perspectives et les objectifs

« En Tunisie, nous disposons d’un potentiel de développement considérable. Ce potentiel est de réalisation possible si la volonté politique et l’engagement des équipes sont là car il faut reconnaître que c’est lent, dur et pénible. Ce qui est certain, c’est que l’évolution d’une telle sous spécialité aura un impact social et un rayonnement national et régional majeur. L’objectif étant de consolider ce qui est acquis et développer ce qui est insuffisant dans des centres de référence et avec des experts référents pour en faire un label ».

Dr Sami Mourali,

chef de service de cardiologie

à l’Hôpital La Rabta et président de la STCCCV

(Société Tunisienne de Cardiologie et de Chirurgie Cardio-Vasculaire)

 

E.K.L